Salut les Tatwas,
Il y a des expériences qui vous transforment en profondeur. Des moments où vous réalisez que tout ce que vous pensiez savoir sur l’éducation, la vie, l’autonomie... n’était qu’une construction artificielle de notre société moderne.
Je viens de vivre 5 jours qui ont été bouleversants. Et surtout, qui ont transformé le regard de mon fils de 7 ans.
5 jours à presque 3000 mètres d’altitude, chez les Arhuaco, sans électricité (ou presque), sans écran, sans confort moderne.
5 jours où j’ai vu mon fils devenir quelqu’un d’autre.
Et aujourd’hui, j’ai envie de vous raconter cette histoire. Parce qu’elle nous concerne tous.
L’appel de la montagne et des terres sacrées

Vous le savez peut-être, mais je suis membre de la communauté Arhuaco depuis quelques années maintenant. Leur territoire n’est pas accessible comme ça – il y a deux postes frontières à franchir, des autorisations à demander. C’est une nation souveraine, avec ses règles, son territoire sacré protégé.
Cette fois-ci, j’y suis retrouné avec un souhait précis, au-delà de rendre visite à cette communauté : celle de faire vivre cette expérience à mon fils pour qu’il découvre et vive un monde différent.
Mon petit bonhomme de 7 ans qui a un train de vie plutôt citadin, habitué à son confort, ses repères, sa routine.
J’ai contacté mon grand ami William Seynawinla, un des leaders de la communauté, pour demander l’autorisation. Pas seulement pour nous, mais aussi parce que je voulais revoir ma petite filleule, Zariumum, 8 ans. Nous nous sommes liés lors d’une cérémonie en février 2022, et depuis, on s’écrit et s’appelle quand elle descend au village et a du réseau.
Autorisation accordée. Départ prévu.
Mon fils ne savait pas où on allait. Je lui avais juste dit : “Je te réserve une surprise.”
Il faut dire qu’on a l’habitude de regarder sur Netflix les épisodes d’un aventurier qui part en autonomie dans la nature, avec des missions précises. J’ai donc embarqué dans notre sac, 1 lampe frontale, une corde, et 2 sylex pour faire du feu.
Et puis il y a eu ce moment magique quand on est arrivés à Pueblo Bello, à 3 heures de route de Nabusimake – le lieu spirituel des Arhuaco.
On a fait les courses pour offrir de la nourriture à la communauté. Le coffre était plein à craquer de vivres. Et mon fils... il s’est installé dans le coffre, au milieu des sacs de riz, des légumes, comme un petit aventurier.
Il rêvait de monter dans une de ces Toyota Jeep tout-terrain, les seules capables de passer sur ces chemins rocailleux escarpés. Et le voilà, réalisant son rêve, assis sur les provisions, les yeux brillants.
3 heures d’aller sur des chemins impossibles, sans broncher. Émerveillé par ce terrain de jeu grandeur nature qui se dévoilait au fur et à mesure.
À ce moment-là, je ne savais pas encore que le retour serait... différent.
Le choc du premier matin
Vous voulez savoir ce que c’est que dormir à 3000 mètres d’altitude chez les Arhuaco ?
3 couches de vêtements + 2 grosses couvertures, dans une pièce avec des murs de chaux et un toit en tôle métallique.
La nuit, la température descend entre 4 et 5 degrés. Le matin, quand tu souffles, tu vois la buée sortir de ta bouche comme en plein hiver européen.
Et là, tu te réveilles à 5h30, avec le lever du jour. Le soleil prend un peu plus de temps à se lever. Et puis les Arhuaco se lèvent avec le coq, à 3h30 – 4h00. C’est leur réveil, leur rythme naturel.
Et tu sais ce qu’on fait à 6h du matin quand il fait 5 degrés ? Bon d’abord, on déjeune, mais tout de suite après …

On va se baigner à la rivière.
Pas une douche chaude. Une rivière. Glacée. Ses eaux proviennent directement des neiges éternelles.
La première fois, mon fils a dit : “Cool, on va se baigner à la rivière !”
L’innocence d’un enfant de 7 ans qui ne craint pas grand-chose et voit tout avec cette neutralité, soit sans jugement, plutôt comme une expérience à vivre et à essayer. 😅
Ducoup on y est allés. Tous les jours. Pendant 5 jours. Certains étaient difficiles, d’autres moins.
Et vous savez quoi ? Il ne s’est jamais plaint. Pas une fois.
Il entrait dans l’eau comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. Et quand on sortait, nos corps fumaient littéralement. La vapeur qui s’échappait de notre peau au contact de l’air glacial. Une image que je n’oublierai jamais.
Mais ce n’était que le début.
La cascade sacrée et les blessures de guerre
Un jour, on est partis en expédition, 2 heures de marche pour atteindre une cascade sacrée. Un lieu que les Arhuaco vénèrent depuis des millénaires.
On a fait un rituel sur place, guidé par Daniela. Mon fils y a participé avec cette présence qu’ont les enfants quand ils ressentent qu’ils vivent quelque chose d’important.
Sur le chemin du retour, un événement a marqué cette journée.
Sur un sentier escarpé, en posant mal le pieds (le blond qui ne sait pas marcher comme ils m’ont dit plus tard 😅), je suis tombé dans un fossé. Je me suis rattrapé in extremis à une racine. Le genre de moment où tu te dis “ça aurait pu mal finir.”
Et comme si cet incident ne suffisait pas, plus tard dans la soirée, alors que mon fils apprenait à grimper aux arbres, il est soudainement tombé d’un d’eux. Il s’est tapé et griffé le ventre, en se tordant de douleur il s’est relevé. Avec une belle grimace.
Les Arhuaco l’ont soigné avec des onguents de plantes, sans drame, sans panique. Juste les gestes ancestraux de ceux qui savent.
Et vous savez ce qui s’est passé après ?
Mon fils était fier de sa blessure. C’était son trophée. Sa marque de guerrier. Typique des p’tits gars.
Quel enfant de 7 ans, aujourd’hui, dans notre société, transforme une chute en badge d’honneur au lieu de traumatisme ?

Ito, Zariumum : l’autonomie perdue
Pendant ces 5 jours, mon fils a vécu avec trois enfants Arhuaco : Ito (9 ans), Zariumum (8 ans)
De 6h du matin à 20h le soir, ils étaient inséparables.
Ils ont fait des choses que je n’aurais jamais imaginé voir mon fils faire :
✅ Donner à manger aux animaux✅ Cueillir les légumes (carottes, haricots)✅ Récolter le café et le répartir sur une bache✅ Planter des semences✅ Déplacer les animaux✅ Jouer à la rivière (glacée, je vous rappelle)✅ Explorer les collines environnantes pendant des heures✅ Grimper aux arbres✅ Récolter la canne à sucre, la couper et la consommer✅ Apprendre à traverser des rivière
Mais ce qui m’a le plus frappé, c’est autre chose.
Un matin, je vois un enfant de 6 ans se lever, débarrasser son assiette du petit-déjeuner, prendre son savon, et partir à la rivière se laver. Puis laver ses affaires sur un rocher. Tout seul. Sans qu’on lui dise rien.
C’était juste... normal pour lui.
Pendant ce temps, nos enfants occidentaux de 10-12 ans ne savent même pas faire leur lit sans qu’on le leur rappelle trois fois.
Et là, j’ai compris quelque chose de profond : nous avons volé l’autonomie à nos enfants.
On les surprotège. On fait tout à leur place. On les empêche d’expérimenter, de tomber, de se faire mal, de se relever. On veut les aider en faisant pour eux, mais ce n’est pas leur rendre service, c’est les rendre encore plus esclaves d’un modèle basé sur l’obéissance des directes sans remise en cause.
Et on se demande après pourquoi ils manquent de confiance en eux.
Mon fils a vécu 5 jours sans technologie, sans écran. Et même s’il a un accès déjà très restreint à tout ça, son regard a changé en l’espace de 5 jours.
Plus limpide. Plus profond.
Comme s’il s’était reconnecté à quelque chose d’essentiel.
Ils ont aussi joué au foot avec deux ados de 16 et 18 ans. Pas de ségrégation par âge. Les grands qui incluent naturellement les petits. Une évidence là-bas. Une rareté chez nous.
Les enseignements de la Terre Mère
Ces 5 jours n’étaient pas qu’une immersion culturelle pour moi. C’était aussi un temps de travail avec William.
Nous avons beaucoup échangé sur les projets communs que nous portons ensemble :
1️⃣La construction d’une école pour transmettre les savoirs ancestraux2️⃣Un lieu sacré qui permettra au peuple Arhuaco de continuer à diffuser sa sagesse en toute sécurité
Le rôle de Tatwa? Le financement et l’aide à la réalisation.
Nous avons aussi parlé des processus de fabrication, des essences florales, de comment les plantes maîtresses peuvent servir de pont entre leur monde et le nôtre.
Et puis il y a eu ces partages profonds avec William et Maria Concepcion, une doula partera (sage-femme traditionnelle) d’une sagesse incroyable.
Je leur ai posé des questions que beaucoup d’entre vous se posent sûrement. Sur la vie, la mort, l’éducation, la connexion à la Terre Mère, les plantes, la médecine.
Ces échanges ont été enregistrés. Et ils deviendront bientôt 3 podcasts que je partagerai avec vous.
Restez connectés. 🎙️

Ce que nous avons perdu (et ce qu’on peut retrouver)
Après ces 5 jours, une chose est devenue claire pour moi :
Nous avons perdu quelque chose d’essentiel.
Nous avons perdu le contact avec la nature. Avec nos rythmes naturels. Avec l’autonomie. Avec la communauté.
Nos enfants grandissent dans des bulles aseptisées, surprotégées, hyper-connectés à des écrans mais déconnectés du vivant.
Ils ne savent plus traverser une rivière. Grimper à un arbre. Tomber et se relever. Laver leurs affaires. Contribuer à la vie collective.
On leur a volé ça au nom de la “sécurité” et du “confort.”
Mais quel est le prix de cette sécurité ?
Des enfants anxieux, dépendants, incapables de se débrouiller seuls.
Chez les Arhuaco, les enfants sont libres. Libres d’explorer, de tomber, de se faire mal, d’apprendre.
Et ils deviennent forts.
Pas physiquement seulement. Mais mentalement. Émotionnellement. Spirituellement.
Alors la question que je vous pose aujourd’hui :
Qu’est-ce qu’on peut changer dans notre manière d’élever nos enfants ?
On ne peut pas tous aller vivre à 3000m d’altitude sans électricité. Mais on peut :
✅ Laisser nos enfants prendre des risques (calculés)✅ Les laisser se salir, tomber, échouer✅ Réduire drastiquement les écrans✅ Les reconnecter à la nature✅ Leur donner des responsabilités réelles (pas symboliques)✅ Les traiter comme des êtres capables, pas comme des victimes fragiles✅ Les laisser faire et les guider passivement dans se laisser faire
C’est un choix. Et c’est urgent.
Le retour (et la gueule de bois mémorable)
Avant de partir, la communauté a voulu célébrer notre venue.
Ils ont un alambique. Ils laissent fermenter la canne à sucre pendant 2 mois, puis la distillent. Ça donne un alcool à 70 degrés. Oui, vous avez bien lu. 70.
Chacun y ajoute ses plantes médicinales personnelles.
Ce soir-là, entre danses traditionnelles et Boney M sur une enceinte branchée à leur unique prise électrique (les “besoins primaires” incluent visiblement la musique 😂), chaque membre de la communauté a voulu me faire goûter son cru.
Moi qui ne bois quasiment plus...
Alors j’ai goûté. Par respect. Par amour. Parce qu’on ne refuse pas l’hospitalité des Arhuaco.
Mon fils, lui, s’est effondré vers 20h après ses 14 heures d’exploration quotidienne.
Moi ? J’ai dansé jusqu’à... disons tard. Très tard. Certains étaient encore debout à 6h du matin quand je me suis réveillé. Pour prendre la route de retour … pour les 8h30 de descente 😨 (je ne savais pas que cela serait autant).
8h30 avec le corps qui tangue. Les cheveux qui font mal. Le caillou qui pèse trois tonnes.
Mon fils dans le coffre avec Ito, les deux compagnons de route inséparables qui parlaient comme deux vieux amis.
Moi devant, essayant de regarder au loin et d’inspirer par le nez et d’expirer par la bouche. Et William mort de rire à chaque virage. 😅
Mais vous savez quoi ?
Ça valait chaque seconde.
Ce qui reste
Aujourd’hui, quelques jours après notre retour, je regarde mon fils.
Son regard a changé.
Plus limpide. Plus profond.
Comme s’il avait touché quelque chose d’essentiel. Quelque chose qu’on ne trouve pas dans les livres, ni sur les écrans, ni dans nos vies aseptisées.
Il a grimpé aux arbres.Il est tombé.Il s’est relevé.Il a traversé des rivières glacées.Il a planté des graines.Il a nourri des animaux.Il a vécu en communauté.
Il est devenu plus autonome en 5 jours que je ne l’aurais cru possible.
Et moi ?
J’ai compris que notre rôle de parent n’est pas de protéger nos enfants de tout.
C’est de leur donner les outils pour affronter la vie. Pour tomber et se relever. Pour devenir forts. C’est d’être ces guides, ces accompagnants qui donnent leur confiance à ces enfants.
Les Arhuaco le savent depuis des millénaires.
Il est temps qu’on se le rappelle aussi.
Alors les Tatwas, une question pour vous :
Quelle est la dernière fois que vous avez laissé vos enfants (ou vous-même) prendre un vrai risque ? Tomber ? Échouer ? Se relever ?
Répondez-moi en commentaire. J’ai hâte de vous lire.
Et restez connectés : les 3 podcasts avec William et Maria Concepcion arrivent bientôt. On va plonger encore plus profond dans la sagesse Arhuaco.
Prenez soin de vous les Tatwas,
Laurent Jwikunari ☀️
P.S. : Si vous voulez soutenir les projets de construction de l’école et du lieu sacré chez les Arhuaco, écrivez-moi. Chaque contribution compte. 🙏
